MAÎTRISER LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE : ACTIONS EFFICACES OU SIMULACRES ? PAR PAUL SINDIC


Le danger majeur que constitue le réchauffement climatique nécessite de consacrer à ce problème tous les moyens humains et financiers nécessaires, dès que possible, dans l’équivalent de ce qu’ont pu être dans le passé des efforts de guerre visant à la survie d’une nation.

L’avenir des générations futures dépend déjà de la manière dont les générations actuelles prendront ou non rapidement conscience de la nécessité de maîtriser le réchauffement climatique, susceptible d’affecter sérieusement, voire de menacer, la vie sur Terre. Cette prise de conscience, en partie amorcée, devra déboucher sur des actions politiques de masse.

L’ÉTAT DES LIEUX

Les premiers acteurs ayant pris conscience du réchauffement ont été évidemment les scientifiques les plus directement concernés, météorologues et climatologues, rejoints au fil du temps par les océanologues et biologistes (faune et flore). Les premières études scientifiques du captage par le CO2d’une partie du rayonnement solaire, à l’origine du réchauffement de l’atmosphère, datent de la fin du XIXe siècle. Depuis, le phénomène a été de mieux en mieux cerné et compris. À la fin des années 1980, la communauté mondiale des climatologues a ainsi acquis la conviction que, au rythme actuel d’émission des gaz à effet de serre (GES), la température moyenne de la planète pourrait s’accroître de plusieurs degrés d’ici la fin du XXIe siècle.

LES RÉACTIONS POLITIQUES DE 1988 À 2015

Le premier organisme politique à réagir, dès 1988, est le G7. Il consacrera de nombreuses réunions au réchauffement climatique. Sous son impulsion ont été créés : – dès 1988, sous l’égide de l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies pour l’environnement, le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC). Il comprend 31 membres permanents, mais aussi des centaines de collaborateurs scientifiques de tous pays : 831 auteurs ont contribué à son dernier rapport, et 2 500 experts à sa relecture ; – en 1992 (Rio), un deuxième organisme, la Convention-cadre des Nations unies pour le changement climatique (CCNUCC), qui se réunira périodiquement en « Conférences des parties » (COP), chronologiquement numérotées.

La CCNUCC regroupe en principe tous les pays, mais à l’origine seuls les pays industrialisés occidentaux et les pays « en transition » de l’Est européen, plus la Russie et l’Ukraine, étaient conviés à prendre des engagements de réduction de leurs émissions de GES. Les autres, pays en développement et pays semi-industrialisés (Chine, Inde, Brésil), refusent, en effet, toute responsabilité historique dans le réchauffement climatique amorcé. Or, dès le départ, les recommandations du GIEC et les mesures prises par la CCNUCC souffrent d’une dichotomie fondamentale. La mission principale du GIEC est de recueillir et de synthétiser les travaux de la communauté mondiale des chercheurs en climatologie, et de formuler des recommandations reflétant leurs travaux. En tant que telle, cette communauté de chercheurs se préoccupe des intérêts de l’humanité tout entière. Dès sa première réunion, en 1990, le GIEC évoque donc une possible nécessité de réduire les émissions de CO2 de 60 % d’ici à 2050. Depuis, ses cris d’alarme n’ont cessé de croître devant l’inertie des classes dirigeantes des principaux pays industrialisés, et ses recommandations d’actions rapides et de grande ampleur se sont multipliées.

À Copenhague, en 2009, on parle de plafonnement des émissions dès 2015-2020 et de réduction des émissions de 70 % d’ici à 2050. À l’inverse, la CCNUCC, créée à l’initiative des classes capitalistes des principaux pays occidentaux, sera porteuse de leurs exigences néo - libérales, ne prenant que des engagements fort limités. Le premier engagement global pour la période 1997-2012, le Protocole de Kyoto, prévoit une réduction de 5 % d’émission des GES par rapport à 1990. Mais ce sera fonction des pressions ou non des opinions publiques, et surtout des pressions liées à l’accumulation financière du capitalisme mondialisé. Les délais pour tenir ces engagements seront sans cesse retardés. Il est aussi remarquable qu’il suffise de se retirer du Protocole pour être délivré de ses engagements, comme l’a fait le Canada qui avait largement dépassé ses émissions avec l’exploitation des sables bitumineux. Difficile aussi de faire moins contraignant. Pour les États-Unis, Bill Clinton ne proposait à Kyoto que 7 % de réduction sur 1990, chiffre scandaleusement faible pour un pays qui émet alors près de trois fois plus de CO2par habitant que la moyenne européenne. Son engagement ne sera pas ratifié par le Sénat étatsunien (0 voix pour), après une campagne médiatique des lobbies pétroliers, charbonniers et gaziers soudoyant des journalistes et des scientifiques niant le réchauffement. Le bilan de l’application du Protocole de Kyoto est tout à fait décevant. Les émissions globales ont augmenté de près de 30 %. Seule L’UE a rempli ses objectifs, mais avec de fortes disparités entre ses membres. Divers pays industrialisés émetteurs importants (États-Unis, Canada, Australie, etc.) sont hors protocole et ont accru sérieusement leurs émissions. La Chine était sur une trajectoire de triplement de ses émissions, niveau qu’elle a atteint aujourd’hui… La Conférence de Copenhague en décembre 2009, la COP15, était censée faire le bilan de la mise en œuvre du Protocole de Kyoto et proposer de nouveaux engagements jusqu’à 2020. L’échec est patent : aucune décision globale n’est prise si ce n’est la prolongation du Protocole de Kyoto, avec ses lacunes, jusqu’à 2020, en reportant à 2015 la discussion de ce que l’on fera après 2020. Difficile de faire pire dans cette course de lenteur. La Conférence donne lieu à de fortes tensions avec les pays en développement qui s’estiment déjà victimes de certaines évolutions climatiques et réclament des aides. 100 milliards de dollars par an leur sont promis… mais ils n’en ont guère vu la couleur jusqu’ici (10 milliards de dollars à peine). On peut s’attendre à ce que le sujet ressorte avec une virulence accrue à la Conférence de Paris. Enfin, il est à noter aussi que le rassemblement massif à Copenhague d’organisations associatives, partis politiques, personnalités n’influencera nullement les décisions prises.

AVANT LA CONFÉRENCE DE PARIS

Nous renvoyons ceux qui espèrent beaucoup de la COP21 au récent Accord sino-américain la concernant. C’est un texte d’engagements tout à fait insuffisants, en trompe l’œil – surtout côté états-unien –, destiné à désamorcer les critiques légitimes à faire à ces deux champions planétaires des émissions de GES, à éviter toute polémique entre eux à ce sujet, chacun d’eux accordant en fait un satisfecit à l’autre. Le président Obama a proposé une réduction globale de 28 % d’ici à 2025, mais par rapport à 2005 (et non 1990), incluant une réduction de 30 % des émissions de CO2des centrales électriques. Ces chiffres ne correspondent en fait qu’à 3 à 5 % de mieux que l’engagement déjà très insuffisant et non ratifié de Clinton à Kyoto. Par ailleurs, il n’y a toujours aucune assurance que le Congrès états-unien ratifie cette proposition. La Chine, elle, repousse à 2030 le plafonnement de ses émissions et n’envisage, à cette date, qu’un recul de 8 % (80 %, contre 88 %) des énergies carbonées dans son bilan d’énergie primaire. Si l’UE, elle, se conforme aux souhaits du GIEC et propose un recul progressif des émissions de GES par étapes dès 2020 (allant jusqu’à 70 % en 2050), elle ne le ventile pas entre les différents pays membres, libres de faire leurs propositions. Or certains pays membres de l’UE, comme la Pologne, ont déjà déclaré leur hostilité à ces propositions. Au final, il y a un risque majeur lors de la COP21 : que, parmi les invités à prendre des simples engagements de réduction en fonction de leurs situations propres, certains pays en développement rabaissent fortement leurs propositions, vu l’attitude inacceptable des principaux émetteurs de GES (États-Unis et Chine). Cette attitude est le résultat, aux États-Unis, de la pression des lobbies des énergies carbonées (pétrole, gaz, charbon) et des ultraconservateurs, et en Chine de la priorité absolue donnée au projet nationaliste de faire du pays, dès que possible, la première puissance économique mondiale. Par ailleurs, tous ces engagements sont non contraignants, ce qui est inacceptable. Or, si la Conférence de Paris n’obtient que peu de résultats, les conséquences pour l’avenir de l’humanité risquent d’être catastrophiques. En tout cas, insuffisances majeures de la CCNUCC rendent urgente la création d’une « Organisation mondiale de l’environnement », un temps évoquée, dotée de véritables pouvoirs de décision et de sanction. Il y a donc de fortes (mal)chances que le seuil des 2 °C de réchauffement soit dépassé, et que celui-ci atteindra au minimum 3 à 4 °C, voire plus. Quand on voit déjà les graves conséquences du réchauffement de 1 °C actuel, on peut imaginer l’avenir avec un tel réchauffement.

Pour en donner une idée, évoquons la question des « réfugiés climatiques ». L’Alliance des petits pays insulaires (39 pays, 63 millions d’habitants) a calculé qu’à 2 °C de réchauffement près de 20 millions de personnes seront obligées de quitter leurs îles. Globalement, les divers continents auront à gérer, au minimum, des dizaines de millions de réfugiés climatiques. Les graves dérives politiques au sein de l’UE consécutives à l’arrivée de nouveaux migrants (dont la montée des partis fascisants réclamant des politiques de rejet ou d’expulsion des migrants) ne laissent rien envisager de bon. Les acquis de la civilisation humaine – empathie pour son prochain, coopération, aide aux plus faibles –, qui nous viennent des premiers hominidés et que nous partageons aussi avec les grands singes, ne sont nullement intangibles. Les idéologies de la « loi de la jungle », où le plus fort (le plus riche et/ou le mieux armé) chasse ou massacre le plus faible (le plus pauvre) sont déjà là. Elles peuvent devenir majoritaires si les choses s’aggravent encore. Le risque est d’autant plus grand que les classes dirigeantes du capital mondialisé, notamment au sein de l’UE, sont déjà prêtes, si besoin est, à surfer sur cette vague avec des alliances droite-extrême droite.

Reste la question : qui doit financer ? Ce n’est certainement pas la moitié de l’humanité qui croupit dans la misère ni les consommateurs des pays occidentaux, dont une bonne partie est accablée par le chômage, les bas salaires, les politiques d’austérité, parfois en état de précarité énergétique.

QUI DOIT FINANCER LA MAÎTRISE DU RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE ?

Le G7 avait réussi en 1990 à glisser dans l’organisation du GIEC un groupe de travail chargé d’élaborer des mesures économiques pour financer la maîtrise du réchauffement climatique. Composé majoritairement d’économistes néolibéraux, celui-ci avait pour mission d’élaborer des mesures qui n’affectent ni les entreprises ni les intérêts du capital mondialisé. D’où le marché des permis d’émission de GES, les projets de taxe carbone, etc. Cela a été un échec (prix ridicule de la tonne carbone), mais le système est maintenu, car il sert de paravent.

Reste la question : qui doit financer ? Ce n’est certainement pas la moitié de l’humanité qui croupit dans la misère ni les consommateurs des pays occidentaux, dont une bonne partie est accablée par le chômage, les bas salaires, les politiques d’austérité, parfois en état de précarité énergétique. Il faut se tourner vers les détenteurs de la fantastique accumulation financière qui, par leurs prédations toujours plus poussées, étranglent littéralement la majeure partie de l’humanité. Ce sont le 1 % des plus riches, qui possédaient début 2015 plus de 140 000 milliards de dollars. Il y a quelques années, le rapport Stern, récemment confirmé, évaluait à 1 % du PIB mondial l’effort annuel nécessaire pour aboutir à la maîtrise du réchauffement climatique, soit, actuellement, 750 milliards de dollars/an. Une simple taxe de 0,5 % par an sur cette accumulation financerait donc la maîtrise du réchauffement climatique. Elle ferait d’une pierre deux coups, car elle contribuerait aussi à une sortie de la crise économique actuelle, par relance des investissements publics et recul du chômage. C’est une bataille qui pourrait être engagée, avec d’autres forces progressistes, nationales et internationales, à l’occasion de la Conférence de Paris.

Maîtriser le réchauffement climatique n’est donc pas seulement une bataille environnementale, c’est aussi, et fondamentalement, une bataille politique de grande envergure, impérative. Car, sans elle, l’humanité risque de sombrer.

*PAUL SINDIC est juriste, auteur de « Urgences planétaires », Le temps des cerises, Paris, 2010.

 
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