La résistible ascension de Recep Tayyip Erdoğan

Plusieurs observateurs ont évoqué l’incendie du Reichstag à propos du coup d’Etat des 15 et 16 août en Turquie.

Notre parti et bien des associations se sont exprimés sur cet étrange et violente tentative de coup d’Etat qui se conclut immédiatement par 240 morts dont 179 civils, plusieurs dizaines de milliers de personnes arrêtées, enfermées, chassées de leur travail, de leurs fonctions à la justice, l’armée, l’éducation, le sport, la médecine et bien d’autres services publics. Des dizaines de journalistes ont été elles et eux aussi arrêtés, emprisonnés. Ils ont vu leurs journaux fermés, leurs radios et télés fermées.

La répression ne frappe pas seulement les prétendus acteurs ou complices du coup d’Etat. Elle profite de cette effervescence qui entraîne des centaines de milliers de Turcs dans d’énormes réunions publiques destinées à consolider la figure du sauveur de la patrie : Erdoğan, pour franchir une étape dramatique dans l’escalade de la répression totale contre tout ce qui n’est pas considéré comme réellement turc, tout particulièrement les organisations et le peuple kurdes. Dans leurs discours ultra-nationalistes, le grand sultan et ses chambellans n’hésitent pas à citer nos frères poètes, comme Nazim Hikmet, Ahmet Arif ; le poète azéri Ahmed Cevad. C’est dire si la stratégie idéologique de l’embrouillage n’est réservée ni à Sarkozy, Hollande ou Valls…


L’analyse des communistes turcs

L’analyse la plus intéressante du coup d’Etat est celle que nos camarades communistes turcs ont publiée le 2 août dans un long communiqué très détaillé dont voici des extraits : « L’AKP a été créé par l’impérialisme américain et la bourgeoise de Turquie au début les années 2000 pour l’intégration de la Turquie au système impérialiste et l’instauration d’un nouveau modèle d’accumulation. Cette alliance, pendant son pouvoir de 15 ans, a considérablement détruit le régime laïc, privatisé presque toutes les entreprises publiques et agressé la classe travailleuse. En 2011, l’AKP s’est complètement emparé de l’Etat en cassant toute opposition bourgeoise contre lui.

Au soir du 15 juillet, et jusqu’à ce que les résultats de la tentative de coup deviennent clairs, les messages qui venaient de l’Europe et des Etats-Unis montrèrent que les acteurs internationaux ne tendaient pas s’y opposer. La vérité définitive de la tentative de coup d’Etat est l’aspect pro-américain et le caractère anti-peuple des putschistes qui procèdent de la même idéologie et la même base de classe que l’AKP.

La transformation en Turquie a entrainé des changements dans la bourgeoisie de la Turquie et le modèle d’accumulation de capital. En accumulant un grand capital grâce aux privatisations, la bourgeoisie avait commencé à exporter le capital à l’étranger et s’est aussi appliquée à politiquement protéger cet investissement. Les intérêts du capital nécessitaient de mener des relations basées sur intérêts avec la Russie et l’Iran sans éloigner de l’OTAN et l’UE. La politique expansionniste de la bourgeoise a provoqué des manœuvres politiques indépendantes mais ratées qui ont dérangé les alliés de la Turquie qui ont fait partie du complot des Etats-Unis en Syrie. Il n’était pas possible pour les Etats-Unis, dans sa politique de tension militaire visant à l’encerclement de la Russie, de tolérer un allié aussi indécis et aussi instable. »

La Turquie, maillon essentiel de l’OTAN au Proche-Orient

Il faut se souvenir que les Etats-Unis et l’Otan disposent de plusieurs bases en Turquie. Une base importante avait été installée en 1956 près de la ville kurde de Diyarbakir, dans le sud-est anatolien. Elle abritait des radars anti-missiles. La base a été fermée, en même temps que des bases en Allemagne, en septembre 1997.

Une autre base importante est installée dans le sud-ouest, à Şirinyer dans le district de Buca, près d’Izmir (ancienne Smyrne), deuxième port turc, sur la mer Egée. Elle est occupée par le LANDCOM, une structure chargée de « coordonner efficacement la réaction des forces terrestres de l’OTAN en cas de crise internationale. » Des soldats de plusieurs nationalités sont présents au sein de cette structure ; y compris des Français. Un énorme incendie l’a menacée fin juillet.

Enfin, une énorme base militaire de 1335 hectares a été installée à Incirlik, à quelques kilomètres d’Andana dans le sud-ouest du pays. Plus de 5000 aviateurs étatsuniens y sont basés, plusieurs centaines de Britanniques, quelques centaines d’Allemands, avec leurs chasseurs et bombardiers, etc. Des armes nucléaires y sont présentes, à disposition de toute éventualité… La présence de quelques centaines de militaires turcs a justifié l’encerclement de la base et sa perquisition le 5 août pour rechercher des « gülenistes ». Il était plus qu’urgent pour les Etats-Unis et les dirigeants européens de recoller les morceaux et d’assurer le nouveau sultan de toute leur amitié.

Les Kurdes sacrifiés aux exigences de la mainmise des Etats-Unis sur la région.

Une nouvelle fois, ce sont les Kurdes qui font les frais de l’opération. Alors qu’ils sont à la pointe du combat contre l’ « Etat islamique » et que les Etats-Unis les aidaient jusque-là au nord de la Syrie, ces derniers et l’Union européenne les abandonnent et laissent l’Etat turc les attaquer et les bombarder en Syrie et en Turquie même, au prétexte d’empêcher le risque d’une scission étatique en Syrie et en Irak, voire en Turquie même. C’est refuser d’entendre les diverses forces démocratiques kurdes, en pointe dans la lutte contre l’ « Etat islamique », affirmer qu’elles ne cherchent pas l’indépendance étatique, mais une autonomie de développement culturel et économique, promise depuis à peu près un siècle par les grandes puissances. L’Union européenne se bouche également volontairement les yeux sur le remarquable progrès démocratique et d’égalité entre femmes et hommes que le HDP, (parti démocratique des peuples, 59 élus au parlement turc) met concrètement en œuvre là où il est en responsabilité. Ce parti est affilié à l’Internationale socialiste, il promeut un socialisme démocratique, défend les droits des peuples, ceux des homosexuels (LGBT), prône l’écologie politique et pratique donc concrètement la défense du droit des femmes. Ce qui est tout simplement remarquable dans cette région du Proche-Orient héritière de pesantes traditions d’oppression des femmes.

Une répression d’Etat permanente et violente, qui frappe le peuple tout entier.

JPG - 97.7 ko
Leyla Zana
Leyla Zana, en réunion publique près de Dyarbakir, le 6 juin 2015. Photo jjlm

Leyla Zana, 55 ans, est entrée en résistance lorsque son mari a été arrêté, emprisonné, torturé. Elle est élue à 30 ans députée de la circonscription de Diyarbakir le 20 octobre 1991. Lors de la cérémonie de prestation de serment elle prononce un message de paix en kurde : « Vive la paix entre les peuples kurde et turc ». Son parti est interdit en 1994. Elle est privée de ses droits. Elle est arrêtée en même temps que 3 autres députés : Hatip Dicle, Selim Sadak et Orhan Dogan, et accusée de trahison. Le tribunal s’appuie sur des arguments comme la couleur de ses vêtements : jaune, vert et rouge (couleurs du foulard porté par les combattants du PKK). Ils sont condamnés à 15 ans de prison. Elle est emprisonnée pendant 10 ans. Ses camarades et elle sont libérés après une campagne internationale, l’obtention du prix Sakharov, le prix Raffo et le prix Bruno Kreisky. Constamment réélue, elle est menacée d’emprisonnement après la modification constitutionnelle turque de 2015 ayant levé l’immunité parlementaire, et de nouveau ces semaines-ci, après le coup d’Etat auquel elle est évidemment complètement étrangère. Elle est citoyenne honoraire de notre pays.

A la mi-mai, 50 députés du HDP voyaient leur immunité parlementaire levée. Ce n’était pas la première fois que des députés kurdes voient leur mandat menacé. En 1994, Leyla Zana et trois autres députés kurdes ont été arrêtés après la levée de leur immunité. Ils ont passé dix ans en prison et Leyla Zana a vu son engagement récompensé par le prix Sakharov en 1995. J’ai rencontré ces députés à deux reprises, lors de ma participation aux deux délégations d’observateurs des élections législatives auxquelles j’ai eu l’honneur de participer, en juin et en novembre 2015. Leur courage et leur volonté de rassemblement m’ont profondément marqué.

Actuellement, les Kurdes de Turquie se défendent contre des attaques de l’Etat d’une violence inimaginable. Il est insupportable d’entendre ici à la radio ou à la télé des commentateurs dire que l’Etat turc va devoir répondre aux provocations des Kurdes. J’ai vu de mes yeux l’état de Sur, la vieille ville historique de Diyarbakir après la répression subie en novembre. Selon le rapport officiel de la Ligue des Droits de l’Homme, « des mesures de couvre-feu ont été imposées à neuf villes et 35 cantons.[proches de Diyarbakir] Au cours des opérations menées par la police et l’armée dans ces zones, au moins 320 civils ont été tués parmi lesquels 75 enfants. Une partie des victimes a été directement touchée par les tirs, tandis que d’autres personnes sont décédées suite à l’interdiction de sortir et donc de se rendre à l’hôpital. Membres armés de l’ « organisation » (le PKK) : 614 tués, 17 blessés. Civils : 42 tués dans les combats, 75 blessés. 7884 personnes dont 275 enfants ont été placées en garde à vue, 1959 personnes dont 81 enfants ont été emprisonnées.

Des procédures judiciaires ont été entamées à l’encontre de plus de 13 000 travailleurs du secteur public, en raison de leur participation à des mouvements de protestation. Dans la seule région de Diyarbakır, les sièges de 20 partis politiques, 14 associations, 7 fondations culturelles et d’enseignement, et 19 bâtiments abritant des services municipaux, ont été endommagés ou détruits par les « forces de sécurité ». En outre 17 associations et deux centres culturels ont été fermés par les autorités. En plus des centaines de morts parmi les habitants de ces zones, des centaines de milliers ont subi des déplacements forcés. »

Tout cela, bien avant le coup d’Etat. Et il s’agit d’une seule ville. J’ai constaté que les maisons avaient été attaquées au canon, les bâtiments ont été détruits et pillés. Des inscriptions racistes et odieuses contre les femmes sont inscrites sur les murs. Les rues sont dévastées. Quand nous avons enfin pu pénétrer dans le périmètre interdit, des maisons étaient encore en train de brûler et l’eau jaillissait de canalisations éventrées.

Cette situation ne peut pas durer. L’Union européenne ne peut pas continuer à soutenir un Etat fascisant au seul prétexte qu’il garde enfermés dans des camps des centaines de milliers de réfugiés.

Nos camarades députés européens ont fait état en février de cette année des actes de violence barbare commis sur les habitants de la ville de Cizre, 120 000 habitants, tout à fait dans le sud-est. Nous n’avons pas eu le droit d’y accéder, pas plus qu’une délégation du HDP menée par Selahettin Demirtas, co-président du HDP et président du groupe parlementaire à « la grande assemblée nationale », car la route nationale qui y menait était fermée par un énorme barrage militaire et policier où un officier nous a menacés d’ouvrir le feu sur nous si nous ne nous dispersions pas. Il devait y avoir environ 1000 personnes sur la route devant le barrage ! Des groupes de jeunes se sont mis à chanter et danser devant les jeunes militaires armés, et ça n’avait pas l’air de chansons amicales pour le pouvoir… La tension montait, et j’ai vu cette scène inouïe : Demirtas est sorti de sa voiture, s’est approché de la première ligne de barrage, a parlé aux officiers et a ordonné aux jeunes soldats de baisser leurs fusils, ce qu’ils ont fait.

A Cizré, plus de 700 morts, dont plusieurs centaines de femmes et d’enfants, accusés par le pouvoir d’être « des terroristes du PKK ». A noter que le général, membre du JITEM, Service de Renseignement et d’Antiterrorisme de la Gendarmerie, espèce d’escadron de la mort, formation clandestine crée par l’Etat profond turc et soutenu par les réseaux anticommunistes de l’Otan, responsable de ce massacre et de plusieurs autres dans la région de Cizre, a participé au coup d’Etat…

JPG - 64.3 ko
Cizre
Une des maisons les moins atteintes à Cizre. 31 mars 2016. Photo exposée au Parlement européen à Bruxelles à l’occasion d’une conférence organisée par le groupe Socialiste et démocrates et une exposition à l’initiative de Marie Christine Vergiat du groupe GUE/GNL sur la ville de Cizre. Photo de Sertaç Kayar.

Ces situations ne sont que deux exemples parmi des centaines d’autres. Mais tous nos amis et camarades au Kurdistan turc, les journalistes qui sont allés sur place, nous disent tous que c’est encore pire maintenant, avec le prétexte du coup d’Etat et surtout avec la nouvelle stratégie offensive d’Erdoğan qui envoie des troupes en Syrie pour attaquer les Unités kurdes de protection du peuple : les YPG (les hommes) et YPJ (les femmes), qui forment la branche armée du Parti de l’Union démocratique (PYD) qui luttent victorieusement contre l’ « Etat islamique » au nord de la Syrie. En même temps, des troupes sont envoyées dans des centaines de villes et villages en Turquie, de l’autre côté de la frontière, pour chasser les prétendus « terroristes du PKK », en fait, les militants et les élus du HDP, attaquer et détruire leurs sièges. C’est un pogrome qui est actuellement organisé par le président de la République. Et nos dirigeants européens et étatsuniens passent ces drames humanitaires par pertes et profits au nom du réalisme politique, de la défense de l’OTAN et de la rétention de quelques centaines de milliers de réfugiés du Proche-Orient. C’est une honte.

JPG - 125.3 ko
meeting
Dans la montagne au sud-est de la Turquie, non loin de la frontière syrienne. Meeting électoral du HDP. Accueil de la délégation française d’observateurs des élections législatives. 12 juin 2015. Photo jjlm
JPG - 114.6 ko
militantes-du-YPJ
Des militantes du YPJ, au Kurdistan turc, à la frontière avec la Syrie, 12 juin 2015 Photo jjlm

Le monde est en train de changer dans un profond chaos au Proche-Orient, terrain d’affrontement de grandes puissances qui veulent maintenir leurs marchés et leurs zones d’influence dans une région dont les habitants n’ont pas connu de paix durable depuis le 19ème siècle. Les suites tragiques de la colonisation ont établi des Etats artificiels conçus sans la moindre consultation des habitants, et dotés de tyrans au service de l’un ou l’autre camp. La destruction de l’Union soviétique a compliqué encore le problème en ajoutant quelques nouveaux Etats au puzzle explosif et instable.

Pour ce qui concerne la Turquie, l’arrestation ou le licenciement de dizaines de milliers d’enseignants, de personnels de justice, de policiers, de militaires, d’artistes, de journalistes, d’élus, ne peut pas ne pas avoir, à court terme, de conséquence lourde sur ce qui reste de vie démocratique dans ce vaste pays. Et sur le moyen ou long terme, on peut penser que la stabilité du régime en est fragilisée. D’où l’importance que les dirigeants des pays de l’Union européenne prennent enfin leurs responsabilités et sachent dépasser leur égoïsme xénophobe, leur crainte du bouleversement que pourrait causer l’arrivée de centaines de milliers de personnes fuyant les combats ; et se dégagent de la stratégie de l’OTAN.

Le monde change. Il est temps de s’en apercevoir et d’accompagner démocratiquement ce changement. La seule solution est la lutte démocratique pour le développement d’un socialisme démocratique, pour la paix et le désarmement, dans nos pays anciens colonisateurs et dans ces pays dont les peuples, mais pas les dirigeants, sont opprimés, saccagés, anéantis.

JJLM

 
Mentions légales - rss RSS

Fédération du Parti Communiste Français des Pyrénées-Atlantiques

50, avenue Jean Mermoz - 64000 PAU - t. 05.59.62.03.59 - f. 05.59.62.12.15

fait avec spip